Mémoire

Le 12 décembre 1956 :

Recit d'un incident dans le sud oranais:

A près avoir occupé depuis le 24 juillet 1956 les postes de Chellala et de Bou Semghoun

(Monts des Ksour-sud oranais) dans des conditions très difficiles de vie et de sécurité,

ma compagnie de rappelés corses ( 9éme Cie du 2/30 RI) est relevée le 21 novembre 1956

pour rentrer en France, au complet, et être libérée. Le convoi qui vient de Mecheria pour les emmener,

 arrive avec 120 jeunes recrues, sans officier ni sous-officier. C'est impensable.

En attendant qu'une situation normale se rétablisse, il faut continuer à remplir au mieux

 les missions et survivre. Tous les jeunes sont rassemblés à Chellala et je leur explique la situation,

 puis je commence à désigner, sans les connaître, ceux qui rempliront provisoirement les fonctions

 de chefs de sections et de chefs de groupe et forme les 4 sections et le noyau de commandement

Les 1re et 2e sections resteront à Chellala avec le PC compagnie; les 3e et 4e sections iront

 à Bou Semghoun, à 30 km au sud, où le sous-lieutenant Orsini a été maintenu.

 Nos voisins les plus proches sont à plus de 100 km. Après que le convoi soit allé porter

à Bou Semghoun les 2 sections de jeunes, il ramène à Chellala les 2 sections de rappelés

et repart à Mecheria avec tous les rappelés qui manifestent bruyamment leur joie.

J'ai donné au chef de convoi une lettre à remettre, dès son arrivée,

 au colonel Buffin, commandant le secteur de Meecheria, où je lui expose la situation

 de cette 4e compagnie du 588e Bataillon du train, notre nouvelle appellation, en lui demandant

d'intervenir de toute urgence pour que le commandement du train répare son oubli

et m'envoie les cadres nécessaires.

Le sous-lieutenant Michalet, un appelé qui vient de terminer sa formation d'artilleur antiaérien

 à l'école d'application de l'artillerie à Nîmes, est envoyé d'urgence par la voie aérienne militaire

 jusqu'à Chellala où je l'accueille. Quand je lui ai expliqué qu'il va aller prendre le commandement

du poste de Bou Semghoun où il aura 2 sections de jeunes, sans cadre, qui viennent d'arriver et remplir

 les missions et les responsabilités qui seront les siennes il reste abasourdi. Le lendemain,

 avec une section et le mortier de 60 du PC de Chellala, et après explication au tableau

des formations à adopter à l'endroit dangereux de la piste où il faudra faire 6 km entre les dunes,

 avec ma jeep et les 2 véhicules du poste, nous partons pour Bou Semghoun pour déposer

le sous-lieutenant Michalet, le présenter à ses hommes, lui donner des consignes, et je rentre avec

 le sous-lieutenant Orsini pour qu'il soit libéré.

Les deux premières semaines se passent sans incident. Mais le chef rebelle de la région a vite compris

 quelle était la nouvelle situation au poste de Bou Semghoun et il se décide à frapper. Dans la nuit

du vendredi 10 décembre il introduit dans le ksar une katiba (une centaine d'hommes bien armés)

 qui s'installe dans les maisons face au poste à une centaine de mètres et dans le centre du village

 où se trouve le puits d'eau potable. De gré ou de force les habitants doivent les loger et les nourrir

sans modifier leur attitude ni leur habitude de vie.

Le samedi 11 décembre les militaires français vont le matin chercher une citerne d'eau potable sous

la protection d'un groupe de combat et l'infirmier improvisé (il a passé quelques jours à Chellala

 avec le médecin auxiliaire Courtieux) qui prodigue tes soins aux habitants dans

 le bâtiment inoccupé de l'école.

-midi, une section avec le sous-lieutenant Michalet patrouille dans la palmeraie et la citerne vient

chercher à la source de l'eau non potable pour les besoins de la cuisine et les travaux d'hygiène

et de propreté - RAS. Dans la nuit du samedi, le chef rebelle met en place un

qui lui permettra dimanche 12 décembre à 17 heures, d'attaquer à la fois les militaires qui se trouveraient

 à l'extérieur du poste (patrouille, corvée d'eau, travaux) et donner l'assaut au poste protégé

par un mince réseau de barbelés et un blockhaus d'angle construit par les rappelés.

Mais les choses ne se passent pas comme il l'avait prévu. Les 2 corvées d'eau ont été faites le matin

pour que l'après midi soit consacré aux travaux de propreté et d'entretien.

Vers 16 heures un soldat demande au chef de poste l'autorisation d'aller chercher

une montre qu'il avait donnée à réparer. " Venez à 17 heures avait dit l'horloger ".

Avec 3 camarades, l'arme à la bretelle, les 4 soldats commencent à descendre vers le centre du village.

Soudainement le ksar se vide de ses habitants et les portes et fenêtres se ferment.

 Le plus dégourdi des 4 soldats réagit immédiatement: " C'est louche les gars, dispositions de combat,

 on rentre vite au poste par le cimetière ". Les fellagas qui les guettaient ouvrent les volets

et commencent à tirer.

Au bruit de la fusillade Michalet fait rentrer tout le monde à l'intérieur du poste où ses hommes

 sont protégés par un mur en pierres de 2 mètres de hauteur; et chacun gagne son poste

de combat au moment où le feu est ouvert contre le poste. Nos jeunes soldats ripostent

et le feu sera entretenu pendant plusieurs heures. Des 4 hommes partis au village,

 3 rentrent dont un blessé par une balle qui lui a traversé les deux fesses; mais il manque

le jeune Michel Jego.

Michalet part avec un groupe avec l'intention d'aller chercher son soldat manquant dans

 le cimetière mais, étant à découvert, la patrouille est prise sous le feu adverse.

Le voltigeur de pointe, le soldat Robert Le Martelot reçoit une balle qui lui fracasse le fémur.

 Michalet tente de le porter mais ce n'est pas possible. Courageusement le blessé lui dit:

" Prenez mon fusil et mes cartouches et laissez moi; vous viendrez me chercher quand il fera nuit

avec une civière ".

La patrouille rentre au poste et Michalet ne risquera plus de perdre des hommes car le cimetière est occupé.

* * *

Vers 17 h 30, le soldat Baron faisant fonction de radio à Chellala m'apporte affolé un message

 qu'il vient de déchiffrer venant de Bou Semghoun: "Poste attaqué, nombreux morts et

blessés - Au secours".

aucun autre message n'arrivera. Je fais immédiatement transmettre au secteur le message suivant :

"Poste Bou Semghoun attaqué et signale des morts et des blessés. Vous demande urgence secours.

Intention de quitter Chellala avec une section pour atteindre Bou Semghoun par le lit de l'oued

en marche forcée".

Je réunis tous les soldats de mon poste pour leur expliquer la situation, mon intention de partir de suite

avec des volontaires en marche forcée pour atteindre Bou Semghoun. je demande des volontaires.

Tous lèvent la main. Belle jeunesse, braves soldats qui sont prêts à partir dans des conditions

difficiles pour secourir des camarades en danger et peut-être risquer leur vie. Ils ont en eux le sens

de l'honneur et de la solidarité. A 20 heures la section est prête et nous quittons Chellala dans la nuit.

j'ai calculé qu'il me faudra 8 à 10 heures pour atteindre le but fixé, certainement épuisés à notre arrivée.

Nous sommes tous terriblement inquiets. Qu'allons-nous trouver en arrivant?

Ou bien mes hommes ont été surpris et le poste aura été enlevé, et alors nous ne trouverons

que des hommes égorgés.

Ou bien ils ont tenu bon jusqu'à notre arrivée. A peine avons-nous fait quelques centaines de mètres,

le sergent chef Ruel, chef de la section de commandement, arrive en courant: " Mon capitaine,

mon capitaine, un message du secteur ". Je m'empare du message et lit: "Interdiction de quitter Chellala.

 Une compagnie de Légion va quitter Ain Serra et vous rejoindra à Chellala - vous partirez avec cette compagnie ".

Je rentre au poste et nous commençons une longue et éprouvante veillée.

 j'estime que les légionnaires ne quitteront Ain Serra que vers 20 ou 21 heures.

Ensuite il leur faudra 4 à 6 heures pour parcourir les 120 km par une mauvaise piste qui les amènera à Chellala.

Ils ne seront pas là avant 2 heures du matin. 2 heures du matin pas de Légion, 3 heures, 4 heures,

 5 heures toujours pas de Légion. Notre inquiétude grandit. Enfin un bruit de moteurs, ils arrivent

Il est 6 h 30 quand nous quittons Chellala.

En arrivant à Bou Semghoun tous les hommes du poste sont là pour nous accueillir dans la joie.

 Le sous-lieutenant Michalet nous fait rapidement le point de la situation et aussitôt le jour s'étant levé,

légionnaires et appelés reçoivent les ordres pour fouiller le village et ses abords.

Le soldat Michel Jego est retrouvé mort égorgé dans le cimetière et sur la piste j'arrive

auprès de Robert Le Martelot étendu nu, couvert de sang mais vivant qui me dit:

" Je savais bien que vous alliez venir me chercher ". Et en attendant que l'ambulance

 et le médecin de la Légion arrivent, il explique: " A la tombée de la nuit les fellagas sont arrivés sur moi;

ils m'ont déshabillé rudement pour emmener mes vêtements et équipements puis l'un d'eux m'a tiré

3 balles dans la tête.

J'ai perdu connaissance et me croyant mort ils sont partis.

Quand je suis revenu à moi je me suis aperçu que 2 balles m'avaient touché, sans pénétrer dans la tête,

me faisant seulement des balafres. j'avais froid alors je me suis recouvert de sable ".

Le médecin déclarera: " S'il a pu tenir 12 heures c'est grâce au froid (nous sommes le 12 décembre à 1200

mètres d'altitude), à son courage et sa volonté de survivre ".

Le ksar est vide, tous les habitants ont été emmenés par les fellagas avec eux dans

 la nuit en direction du massif du Bou Noukkta. Les jours suivants, le commandement déclenche

 une vaste opération sur le massif du Bou Noukta, sans trouver les fellagas; la population,

surtout les vieux, les femmes et les enfants, est ramenée chez elle au ksar.

Aucune exaction, aucune répression ne sera tolérée. L'arrivée de cadres sera accélérée les jours suivants

 et un half track radio avec une mitrailleuse 12,7 m'est laissé. En particulier, à Noël,

est affecté à ma compagnie le sous-lieutenant Joseph Arzel, un officier remarquable qui a fait un séjour

en Indochine et qui sort de Coëtquidan.

* * *

Ayant trouvé dans la veste de Robert Le Martelot une lettre récente de sa mère avec son adresse,

 le chef des rebelles de la région lui envoie le 15 décembre la carte suivante:

" Ce jour quelque part en Algérie, c'est avec une profonde émotion que je me fais un devoir de vous aviser

que votre cher fils est une victime de plus de MM. G. Mollet et R. Lacoste. Sincères condoléances. Mourad".

 Après qu'un prisonnier ait été égorgé et un blessé resté sur le terrain ait été achevé, on ne peut estimer

 qu'il s'agisse d'un acte humanitaire. On imagine l'émotion et la tristesse des parents de Robert

en recevant cette carte alors qu'ils n'ont pas de nouvelles de leur fils.

C'est seulement 4 jours plus tard qu'ils en reçoivent, Robert écrivant:

" Etant malade j'ai été transporté à l'hôpital militaire d'Oran où je suis bien soigné;

ne vous inquiétez pas ". Le 12 juillet 1957, Robert Le Martelot recevra la croix de la valeur militaire

 avec citation à l'ordre de l'armée, et le 12 novembre 1970 il sera décoré de la médaille militaire.

Général Paul Simonin (GR 120 et 195) dans La Charte mars avril 2007, organe de la federation

d'anciens combattants andré-maginot.

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